Mardi 13 Septembre 2022

Harrah, Oklahoma, USA
Oklahoma City, Oklahoma, USA
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33,7
Kilomètres

Jour 100

Voilà, Monsieur Godard a décidé de mourir le centième jour de ma marche. Je l’apprends alors que je suis sur une énième ligne droite pour la journée. Je n’ajouterai rien aux centaines d’hommages que vous avez déjà dû lui faire, mais je pense à une interview récente entendue sur France Culture, dans laquelle il plaisantait sur sa mémoire qui disparaissait petit à petit. Il était brillant, comme toujours. Tout mon respect. Vous êtes dans ma peau. Il est écrit depuis longtemps « Ma ligne de chance » sur ma ligne de hanche. Aujourd’hui je suis entrée dans Oklahoma City. Ma dernière grosse ville avant Nulle part. Et cela n’a pas été une partie de plaisir, mais d’une difficulté sans nom. J’arrive par le Sud, la route 66 et son folklore sont bien plus au Nord. Et c’est absolument tout droit sur 25 kilomètres. J’embraye sur la Reno Avenue dès le dos de mon motel perdu. Je passe devant des ados qui attendent leur bus scolaire jaune. On dirait la bande de Stranger Things. Ils me saluent. Les dénivelés sont nombreux et conséquents. Je fixe des jalons pour réussir à avancer. Réservoir d’eau. Poteau de télécommunication. C’est sans fin. Aucun animal à qui parler. Je ne passe que devant des maisons cossues de mauvais goût et des lotissements à la Desperate Housewives. Où es-tu Petit Cheval ? Et bien sûr, je n’ai pas d’espace pour marcher. Je m’épuise à foncer sur le bas-côté, pas le temps de regarder où je pose les pieds, alors que j’ai encore vu un joli serpent qui, s’il avait été vivant, n’aurait pas aimé que je le dérange. Je peine, je m’ennuie, je peste. Les seules choses qui me font rire, ce sont les voitures qui passent avec un chien en passager qui a la tête au vent hors du véhicule. Cela leur fait des têtes déformées hilarantes. J’aperçois depuis un moment au loin les buildings de la ville, mais c’est l’effet cathédrale. Ils ne se rapprochent jamais. Je sue dans une montée avec Werner à bout de bras quand une voiture s’arrête à mes côtés. « Do you need a ride ? » Comme j’aime cette question à ce moment précis. C’est une dame d’un certain âge, très maquillée et chirurgiée. (Pas de photo de ce moment.) Je lui réponds « Mais vous allez dans ce sens et moi dans l’autre. » « Ce n’est pas grave, je vous rapproche de la ville. » Et nous voici en train de charger Werner dans la grosse voiture neuve. « C’est Jésus qui vous a mis sur ma route vous savez. Il m’a dit de vous aider. » « Oups. » « J’étais en train d’écouter (je n’ai pas retenu le nom d’un prêcheur sur internet). C’était un prêche sur le courage. » (Elle me fait écouter.) « Et vous êtes pleine de courage. Je vais prier pour vous. » Pitié je veux descendre. Je regarde mon gps, cela tombe bien, c’est juste là que je dois bifurquer pour viser mon motel. Mais elle ne veut pas me déposer là. « Non, je vais vous déposer dans un endroit plus safe. » Et elle me dépose bien plus loin sur cette même route sur un parking en pleine zone commerciale. Je la remercie et dieu me protège et elle va prier chaque jour pour moi jusqu’à mon arrivée Nulle part. Me voilà bien. Je reprogramme mon gps qui me fait continuer sur cette ligne. C’est un cauchemar, passée une zone à l’abandon, je marche comme sur une autoroute. Et puis enfin je dois tourner à droite et traverser un grand parc avec un lac pour retomber sur un chemin possible. Let’s Go. Bordel, l’entrée du parc est fermée, sauf pour les chasseurs d’oies. Aaaaaaahhhh. Je repars donc sur la route de la mort en me disant que mon gps va se recaler et me proposer un nouveau chemin. J’avance. Mais aucune nouvelle proposition de la part du gps. Rien d’autre à part le passage par le parc. J’avance direct sur une vraie entrée d’autoroute. Que faire. Je fouille la carte. Rien. Jésus m’a bien mise dans la mouise. Me voici perdue en pleine circulation et chaleur sans chemin possible à pied. Pas le choix, il me faut une voiture pour atteindre le centre-ville. Je commande un Uber. 7 dollars de courses et me voici dans la ville. Il n’est pas tard dans l’après-midi, mon 100ème jour ne peut pas finir ainsi, je me dirige vers un tattoo shop que j’avais repéré pour encrer ma dernière ville étape. Et je rencontre Meagan et Renee. Elles sont exceptionnelles. Renee est propriétaire du shop qu’elle a monté il y a 4 ans. Le lieu est gigantesque, dans un ancien entrepôt. Normalement elle ne travaille pas aujourd’hui, mais adore le projet donc c’est parti. On discute longtemps. Je les fais pleurer de rire en leur racontant le prêche sur le courage dans la voiture. Elles me disent « Bienvenue en Oklahoma ». On rit beaucoup, on parle avortement, trumpistes, bigotes, platistes. Elles savent bien que leur pays part en vrille et comprennent ma marche plus que personne ici. Cela fait du bien. Le tatouage m’est offert. Et elles m’indiquent un musée à quelques rues. Merci 100000000 fois les filles. J’ai encore le temps. Pourquoi pas remplir ce jour 100 à fond. Je me rends donc au OKCMOA (Oklahoma City Museum of Art). Et je me prends une claque géante. L’exposition est consacrée à Chihuly, artiste américain qui travaille le verre. C’est somptueux. De délicatesse, de couleurs, de technique, de transparence. Je reste longtemps allongée sur un sofa pour contempler une installation de verre multicolore qui remplace le plafond et change en fonction du soleil. Je quitte l’endroit chargée en émotions. Et je me fais même un petit cadeau dans la boutique du musée, un bout de la bobine originale du « King Kong » de 1933. Je rejoins mon motel au concept malin et réussi. Un bâtiment et des chambres toutes neuves qui imitent un motel des années 50 dans ses moindres détails de mobilier et d’accessoires. Vive la fin de la journée 100. Et reposez en paix loin de ce monde de fous sans Pierrot, Monsieur Godard.

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