Jeudi 14 Juillet 2022

Hebron West, Ohio, USA
Columbus East, Ohio, USA
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35,5
Kilomètres

Jour 39

La route que je suis censée emprunter ce matin est fermée à cause de travaux gigantesques. Je regarde de tous les côtés, impossible de passer. Il va donc falloir faire un gros détour (et les détours, ici, à pied, c’est plutôt conséquent, cela allonge considérablement ma journée de marche que je m’étais prévue plus courte pour faire plaisir à mes pieds). Et me voici obligée de reprendre la 40 West que je pensais éviter aujourd’hui. Un trajet tout droit m’accueille donc pour de nouvelles aventures palpitantes. À la station-service où je fais le plein d’eau fraîche, longue discussion tattoo avec l’employée de très bonne humeur alors qu’il est très tôt. Elle me montre tous ses tattoos, la grosse abeille sur son cou, j’ai oublié le reste, le dernier en date était des étoiles sur la joue. Elle est fascinée par mon bras noir et m’appelle My love. Have a good Day, il faut que je prenne la route car plus j’attends, plus elle s’étire, je le sais. Je passe à côté d’un endroit où manifestement il va y avoir une course de moto, il y a des centaines de camping-cars garés, les gradins sont encore vides. Il est 7h30. Ça va être une course de vitesse sur circuit, les moteurs ronronnent et s’échauffent partout. Je me dis connement C’est comme dans un film. Mais non, tu y es ma fille et il faut avancer. J’entends longtemps les moteurs. Sur ma ligne droite, une vieille caisse noire pourrie s’arrête en face de moi. C’est Judy. Elle est extraordinaire de sourire. Elle m’a vue marcher hier, alors là elle veut tout savoir. Depuis où, jusqu’où, comment, pourquoi. Alors on discute longtemps au bord de la route. Elle m’offre à manger, de l’eau fraîche. Elle aime aussi marcher. Elle comprend la lenteur. Elle me sert fort dans ses bras. C’est soudain, c’est étrange, mais qu’est-ce que c’est bon un contact physique. Merci Judy. Elle m’a donné le courage d’imaginer que tout n’est pas foutu. Bon, ce qu’elle m’a offert à manger (elle me proposait plein d’autres choses) est immangeable, je goûte pour lui faire honneur mais c’est impossible. Plus tard sur des kilomètres, la route est fraîchement bitumée. Ça sent fort mais au moins j’ai une grosse voie pour moi toute seule. Mais j’ai l’impression de cuire sur pied, je me pose le temps d’une citronnade chimique à l’ombre sur un banc devant une église. Pour continuer, je mets un foulard sur mon visage car l’odeur du sol noir me fait mal à la tête. Après ce qui semble la distance de la terre à Pluton, je bifurque vers le sud et prends une route qui traverse des champs, parallèle à la 40. Elle a dû être tracée à la règle tellement elle est droite. Lorsque j’aperçois la première tâche d’ombre de la journée après l’église, je m’assieds au sol et mange une boîte d’ananas. Je me sens incapable de repartir. Je vide complètement mon cerveau et laisse passer le temps jusqu’à un sursaut de courage. Mon gps me dit que bientôt je vais bifurquer plein de fois et ainsi entrer dans la banlieue de la grosse ville. Trent tond sa pelouse. Il est la première personne que je vois depuis Judy tôt ce matin. Ma fascination pour le rasage des pelouses est telle que je le regarde. Il coupe son moteur et m’interpelle. Il veut savoir ce que je fais. Je marche ! Je lui raconte mon histoire et il me dit que je suis folle. On rigole. Il est ultra sympathique et enjoué. Il veut suivre le projet. Les simples contacts humains qui me manquaient tant sont donc possibles ! Les sourires sont communicatifs. J’entre joyeuse dans la périphérie de la ville par un quartier de maisons nouvelles presque toutes identiques. Belles pelouses, paniers de basket devant le garage, grosses voitures garées. Rien ne dépasse. Tout est propre mais vide d’humain. On dirait un décor de cinéma. Il ne manque que Will Smith ou Tom Cruise pour commencer à tourner un film catastrophe qui commence par une gentille présentation de la vie des héros de l’histoire. Le quartier est un labyrinthe. Puis je plonge dans la circulation sur d’énormes routes pas du tout prévues pour que quelqu’un y marche. Alors que je suis épuisée, je dois redoubler d’attention. J’entre dans Columbus. Ce n’est pas rien car c’est la première ville inscrite sur la carte qui sert de logo au projet.
Et puis aujourd’hui j’ai franchi les 1000 kilomètres. À partir de maintenant, je n’ai jamais marché aussi loin.
Les derniers kilomètres du jour se font dans un no man’s land, à l’arrière d’une colossale zone commerciale. J’arrive enfin à mon motel. Je disais de celui d’hier qu’il était miteux, mais comparé à celui-ci, c’était un palace. Tout est cassé et sale. Mais l’important est de ne plus bouger jusqu’à demain.

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