Road to Nowhere
Marcher vers Nulle part

À l'origine de ce projet, je devais partir de Malakoff (là où se trouve mon atelier), seule, à pied jusqu’au Havre. Là, je devais prendre un cargo jusqu’à New York. Puis marcher de New-York jusqu’à Nulle part (Nowhere, Oklahoma). 2800 kilomètres, 4 mois de marche, de rencontres, d’écriture, de collectes, de prises de vues photographiques et vidéographiques.

La pandémie en a décidé autrement. Les armateurs des cargos ne prennent plus de passagers, je n'ai pas trouvé de place sur un bateau. L'aventure commencera donc à New-York.

Je pars le 6 juin.

Tout marcheur est un gardien qui veille pour protéger l’ineffable.

Rebecca Solnit,

L’art de marcher (2000)

Nous devrions entreprendre chaque ballade,

sans doute, dans un esprit d’aventure éternelle, sans retour ;

prêt à ne renvoyer que nos coeurs embaumés,

comme des reliques de nos royaumes désolés.

Henry David Thoreau,

De la marche (1862)

 

A Savière, dans l’école du village,

je me suis demandé si je n’allais pas gagner Paris en voiture,

mais cela avait-il un sens ?

A quoi bon être venu de si loin à pied, pour finir en voiture ?

Plutôt aller jusqu’au bout de l’insensé, si toutefois c’était insensé.

Werner Herzog, 

Sur le Chemin des glaces (1978)

Visuel  Tout Va Bien

Un préambule peut être nécessaire pour appréhender ce projet d'aller Nulle part. Car tout cela est une longue histoire.

> Toutes les pièces citées dans ce préambule sont détaillées dans les pages de mon blog <

 

Cela commence à l’Insectarium de Montréal il y a plus de 15 ans. Pour découvrir une nouvelle ville, je l’arpente en marchant et je m’y perds. Puis je visite le Musée d’histoire naturelle. Voir comment l’on relate la vie de la nature avec des animaux morts m’a toujours fascinée. À Montréal, il n’y a pas de Musée d’histoire naturelle. J’ai alors visé l’Insectarium. Et j’y ai eu une fulgurance. Le papillon monarque. Un voyageur. J’ai alors commencé à travailler autour des moeurs complexes de ce lépidoptère. Je me suis immédiatement fait tatouer une femelle monarque afin de marquer cette rencontre. J’ai ensuite fait des séjours au Canada et au Mexique, pour enquêter, comprendre, filmer et photographier. J’ai travaillé avec des chercheurs. J’ai élevé des monarques oeufs, chenilles, chrysalides puis adultes. J’ai compris la transformation et l’émergence. J’ai tenté de m’envoler dans les forêts mexicaines, j’ai reçu les caresses aériennes de milliers de monarques lancés dans de frénétiques ébats amoureux. Un papillon est même né sur mes lèvres avant de partir pour sa grande migration.

 

Depuis, lors de mes voyages, je fais inscrire sous ma peau l’image d’un papillon monarque femelle à échelle 1. Je porte à ce jour 47 paires d’ailes orangées collectionnées aux coins du monde. Avec cette collection mon corps est devenu dépositaire de l’histoire de ce papillon.

La collection (2004-2019)

Le monarque est prétexte à raconter des histoires, à hurler ma déception face à une humanité qui court à sa perte. Car tout a changé radicalement. Aujourd’hui, le monarque est sévèrement en voie d’extinction. La pollution, les pesticides et la déforestation petit à petit le digèrent. Le regarder évoluer est devenu mon échelle de l’état du monde. Je suis en alerte.

 

J’ai beaucoup pratiqué l’auto-fiction. De 2001 à 2011, ma vie d’artiste, de femme, de mère, d’enseignante s’est accompagnée d’un film journal : Le Panlogon. Tous mes projets y sont nés et s’y sont développés. La petite histoire dans la grande Histoire. L’ordinaire extraordinaire.

 

Et puis il y a eu la catastrophe de Fukushima qui a été une bascule dans mon travail. J’ai eu besoin de prendre du recul. De ne plus parler à la première personne. Face à l’état du monde, le « je » m’était insupportable. J’ai alors créé un personnage : Psyché.

Le volcan (2013)

Avec elle, on est deux, c’est plus facile. C’est elle qui fait les conneries. Depuis des années nous errons dans des paysages toxiques pour la réalisations de photographies (les séries Entertainement et 14 secondes) et de 2 films (& a Fade to Grey et Ad Infinitum). Dans ces images, Psyché s’allonge par fatigue, refusant de continuer à lutter contre les folies humaines et décidée à disparaitre, s’abandonnant dans des paysages dont la beauté est incertaine.

Toutes ces images, ainsi que l’intégralité de mon travail de ces 30 dernières années ont été montrées jusqu’à fin août 2020 dans l’exposition monographique ALIVE. (Une rétrospective) au Musée des Beaux-Arts de Dole.

 

Une rétrospective ce n’est pas rien. Le sentiment d’une fin. Le confinement de l’exposition pendant la première vague du covid n’a rien arrangé. L’exposition a été confinée quelques jours après son ouverture, sans même un vernissage. Le Musée devenait sarcophage du travail. L’échange avec les publics devenait impossible. Tout semblait vain.

 

C’est alors qu’arrive le projet ROAD TO NOWHERE. Il a germé durant la pandémie et s’est épanoui lors de ma première longue marche post-confinement dans les forêts de mon enfance.

Il y a Travis dans Paris Texas. Il y a Werner Herzog et son Chemin des glaces. Il y a les Stalker. Il y a Thoreau bien sûr et puis Richard Long. Il y a ces milliers de marcheurs qui arpentent les chemins du monde en ce moment même. Il y a eu le confinement. Il y a toutes ces marches que je rêvais de faire au delà de l’heure et du kilomètre entourant mon atelier de Malakoff.  Alors arrive le projet d’une longue marche. Il est temps de cesser les flâneries et les errances, et de donner un but à Psyché. Je la mènerai Nulle part. Il n'y a plus que cela à faire. Et nous irons par la seule force de nos jambes.

Je suis un piéton, rien de plus, disait Rimbaud.

Nulle part (Nowhere) est situé dans le comté de Caddo, Oklahoma, États-Unis. Je partirai de la maison des arts centre d’art contemporain de Malakoff (structure qui soutien le projet depuis ses prémices) et je marcherai jusqu’au Havre. Là je prendrai un cargo jusqu’à New York. De New York, je marcherai jusqu’à Nowhere.

Il s’agit seulement de marcher. Juste de mettre un pied devant l’autre et d’avancer. Il suffit de bien se préparer. J’aime l’idée d’un dépassement physique, d’un entrainement quotidien durant des mois, d’une recherche méticuleuse de chaque objet qui fera partie du voyage, d’une étude profonde de la cartographie, de monter un gros projet, pour aller Nulle part.

 

Pour aller Nulle part, il faudra traverser les états de New York, Pennsylvanie, Ohio, Indiana, Illinois, Missouri, Oklahoma.

 

Pour aller Nulle part, il y aura des villes jalons (identifiées en traçant le chemin sur la carte Michelin USA 761 National). New York, Morristown, Allentown, Harrisburg, Bedford, Somerset, Washington, Wheeling, Cambridge, Zanesville, Columbus, Springfield (Ohio), New Castle, Indianapolis, Plainfield, Terre Haute, Marshall, Effingham, Vandalia, Saint-Louis, Rolla, Waynesville, Lebanon, Marshfield, Springfield (Missouri), Vinita, Claremore, Tulsa, Bristow, Oklahoma City, NOWHERE (ne figure pas sur la carte).

 

Pour aller Nulle part, le chemin commence de la même façon que celui de Kerouac dans Sur la route, puis se poursuit en grande partie sur la route 66 et traverse la région d’Ozark. Des raisons suffisantes pour faire partir l’imaginaire à toute vitesse.

 

Le départ est prévu le 6 juin 2022.